Islande : guide du ring road
L'Islande n'est pas une destination, c'est un appel sauvage. Un coup de poing dans la gueule du voyageur conventionnel. Ici, on ne fait pas du tourisme, on survit à une épopée. La Ring Road, cette artère de 1 332 kilomètres qui ceinture l'île de glace et de feu, est bien plus qu'une route : c'est un rite de passage. Ce guide n'est pas une liste de lieux à cocher, c'est un manuel de terrain pour baroudeurs qui veulent mordre dans le vif de l'Islande. Préparez-vous à défier des éléments primitifs, à vous perdre dans des paysages d'avant l'homme et à rentrer transformé. On embarque ?
Préparer votre assaut sur la Ring Road
Quand partir ? Choisis ton camp : le soleil de minuit ou la nuit polaire
La question n'est pas si tu dois y aller, mais quand tu es prêt à affronter les éléments.
L'Été (Juin à Août) : Le mode facile, mais grandiose. C'est la saison du baroudeur confortable. Les journées sont interminables (le soleil de minuit vers le 21 juin), la météo est relativement clémente (comprendre : 10-15°C et du vent à décorner les bœufs), et toutes les routes secondaires, notamment les F-Roads de l'intérieur, sont ouvertes. C'est la fenêtre pour pénétrer les Hautes Terres, le vrai cœur sauvage de l'Islande. L'inconvénient ? Tout le monde a eu la même idée. Prépare-toi à partager les spots iconiques avec des hordes de photographes. Et ton portefeuille va saigner : c'est la haute saison, les prix sont au zénith.
L'Intersaison (Mai et Septembre) : Le sweet spot du baroudeur malin. Tu veux éviter la foule sans jouer les trappeurs en pleine tempête ? C'est la période idéale. En mai, le pays se réveille, la neige fond, révélant des paysages vert éclatant. En septembre, les couleurs d'automne sont flamboyantes et les aurores boréales commencent leur ballet. Les prix sont plus doux, la circulation plus fluide. Mais sois prêt à tout : une tempête de neige en mai, c'est courant. La vraie aventure, c'est ici.
L'Hiver (Octobre à Avril) : Le niveau expert. Là, on sépare les boyscouts des vrais loups de mer. La nuit tombe tôt, le froid mordant, les routes sont des patinoires et les fermetures sont monnaie courante. Mais la récompense ? Une Islande minérale, dépouillée, d'une beauté à couper le souffle. Les aurores boréales embrasent le ciel, les champs de lave sont poudrés de blanc, et les sources chaudes fument dans l'air glacé. Ton road trip se transforme en expédition. Tu auras l'impression d'avoir l'île rien que pour toi. Si tu choisis ce camp, assure-toi d'un 4x4, prévois des journées courtes et sois flexible. Ta plus grande ennemie sera la météo, apprends à la respecter.
Comment se déplacer ? Ton arme de choix
Oublie la citadine. En Islande, ta voiture est ton cheval, ton abri et ton meilleur allié.
Le 4x4 : Non, ce n'est pas un luxe, c'est une nécessité. Même si tu restes sur la Ring Road (qui est goudronnée), le 4x4 te donnera l'accès aux trésors cachés : les pistes qui mènent au bord d'un fjord isolé, les parkings défoncés des cascades secrètes, et surtout, les F-Roads. Ces routes de l'intérieur, interdites aux 2 roues motrices, sont le Saint-Graal. Elles mènent à Landmannalaugar, aux cratères volcaniques de Askja, aux déserts noirs de Mælifellssandur. Un 4x4, c'est ta clé pour l'Islande interdite. Modèle recommandé : un Duster ou un Suzuki Vitara, robustes et économiques.
Le van aménagé : L'option liberté totale. Dormir au pied d'une montagne, réveillé par le bruit d'une rivière, c'est le rêve. Le van le rend possible. Des compagnies comme KuKu, Campervan Iceland ou Happy Campers proposent des modèles bien équipés, avec lit, kitchenette et chauffage. C'est économique (logement et transport en un) et ça te permet de suivre ton instinct. Attention : le camping sauvage est strictement interdit. Tu dois utiliser les terrains de camping officiels, qui sont nombreux et bien équipés (douches chaudes, cuisines). En hiver, c'est plus sportif : il faut vérifier que le chauffage du van est efficace et que les campings sont ouverts.
Les règles de survie sur la route :
- Road.is et Vedur.is : Ces sites sont ta bible. Consulte-les tous les matins. Ils te donnent l'état des routes et la météo en temps réel. Une tempête peut arriver en 30 minutes.
- Les ponts simples : Sur de nombreuses routes secondaires, les ponts ne sont assez larges que pour une voiture. Priorité à celui qui est déjà engagé.
- Le vent : Il est traître. Ouvre toujours tes portes des deux mains, une sur la poignée, l'autre sur le montant. Une rafale peut arracher une portière sans problème.
- L'essence : Fais le plein dès que tu passes sous la moitié du réservoir. Les stations sont rares dans l'Est.
Budget : Combien ça coûte de se payer une telle épopée ?
L'Islande, ce n'est pas cher, c'est très cher. Mais avec de la stratégie, on peut limiter les dégâts.
Le gros morceau : la location de voiture. Compte entre 80€ et 150€ par jour pour un 4x4 ou un van en moyenne saison. L'assurance est cruciale. Prends au minimum l'assurance gravier (Sand & Ash) et la protection contre le vent (SAAP). Les routes gravelleuses projettent des cailloux, c'est inévitable.
Le logement : le nerf de la guerre.
- Hôtel/Guesthouse : 150€ - 250€ la nuit pour une chambre double. Réserve des mois à l'avance.
- Auberge de jeunesse : 50€ - 80€ par lit. Parfait pour les voyageurs solo.
- Camping (tente ou van) : 15€ - 25€ par personne par nuit. C'est de loin l'option la plus économique.
La nourriture : l'art de la débrouille. Manger au restaurant à chaque repas est un suicide financier (comptez 30-50€ par repas). La solution ?
- Bonus et Kronan : Ces supermarchés low-cost sont tes meilleurs amis. Achète du skyr, du pain de seigle, du fromage, des saucisses et des pâtes.
- Fais-toi ton propre café : Un thermos et une cafetière à piston te feront économiser une fortune sur les cafés à 5€.
- Les hot-dogs de l'espoir : Le "Pylsa" islandais, avec ses oignons frits et sa mayo, est une institution délicieuse et bon marché (environ 4€).
Budget quotidien réaliste pour un baroudeur :
- Voyageur serré (van/camping, cuisine) : 80-120€/jour
- Voyageur confort (guesthouse, quelques restos) : 150-250€/jour
Itinéraire : La Ring Road, section par section
Section 1 : Le Cercle d'Or et la Côte Sud (Reykjavik - Vík)
Kilométrage : Environ 300 km.
Tu quittes Reykjavik, direction l'est. La route 1 longe d'abord des champs de lave recouverts de mousse, un paysage lunaire et fragile. Ne marche jamais sur la mousse, elle met des décennies à repousser.
Points d'intérêt majeurs :
- Þingvellir : Ici, tu marches entre deux continents. La faille de Silfra est la frontière entre les plaques tectoniques nord-américaine et eurasienne. C'est aussi le lieu du premier parlement islandais. Sens le poids de l'histoire.
- Geysir : Le grand Geysir est capricieux, mais son petit frère, Strokkur, crache un jet d'eau bouillante toutes les 5 à 10 minutes. Un spectacle immanquable.
- Gullfoss : "La chute d'or". Ce n'est pas une cascade, c'est un déluge. Deux étages immenses qui déversent des tonnes d'eau glacée dans un canyon. L'embrun te glaçera jusqu'aux os. Accroche-toi.
Les pépites secrètes :
- Seljalandsfoss : La cascade derrière laquelle on peut passer. Prépare-toi à être trempé, mais la vue de l'intérieur est magique. Poursuis le chemin derrière elle pour découvrir Gljúfrabúi, une cascade cachée dans une grotte. Il faut patauger dans une rivière pour y entrer. L'effort est récompensé.
- Skógafoss : Massive, large, puissante. Gravis les escaliers sur sa droite pour une vue en plongée époustouflante. Le sentier qui commence en haut est le début du célèbre trek Laugavegur.
- Solheimasandur : L'épave d'un DC-3 américain échoué sur une plage de sable noir. Le parking est à 4km du site. Marche ou prend une navette. Y être au coucher du soleil (ou au soleil de minuit) est une expérience quasi mystique.
Conseil du baroudeur : À Vík, grimpe sur la falaise de l'église pour une vue iconique sur les aiguilles de roche de Reynisdrangar et la plage de sable noir. C'est ici, sur la plage de Reynisfjara, qu'il faut être extrêmement prudent. Les "sneaker waves" (vagues surprises) sont mortelles. Ne tourne jamais le dos à l'océan.
Section 2 : Les glaciers et les fjords de l'Est (Vík - Egilsstaðir)
Kilométrage : Environ 400 km.
Le paysage devient plus minéral, plus dramatique. Tu entres dans le royaume des géants de glace.
Points d'intérêt majeurs :
- Skaftafell : Une partie du Parc National du Vatnajökull. C'est la base pour des randonnées sur le glacier (obligatoire avec un guide) ou pour rejoindre la sublime Svartifoss, la "chute noire", entourée de colonnes de basalte.
- Jökulsárlón : La lagune glaciaire. Des icebergs bleutés, détachés du glacier Vatnajökull, dérivent lentement vers l'océan. Prends une excursion en bateau amphibie pour te faufiler entre ces géants. Juste de l'autre côté de la route, la "Diamond Beach" où ces mêmes blocs de glace viennent s'échouer sur le sable noir. Un contraste surréel.
- Les fjords de l'Est : Une succession de fjords profonds, de villages de pêcheurs endormis et de routes en lacet. Prends ton temps. Fais un détour par Borgarfjörður Eystri, un village réputé pour ses colonies de macareux (de mai à août).
Les pépites secrètes :
- Fjallsárlón : Une lagune glaciaire plus petite et moins fréquentée que Jökulsárlón, mais tout aussi belle.
- Hengifoss : Près d'Egilsstaðir, une randonnée d'environ 1h te mène à l'une des plus hautes cascades d'Islande, reconnaissable à ses strates rouges d'argile entre les coulées de basalte.
- Stöðvarfjörður : Un minuscule village où une femme, Petra, a passé sa vie à collectionner des pierres et des minéraux. Sa maison, devenue musée, est un lieu étrange et fascinant.
Conseil du baroudeur : À Höfn, arrête-toi pour déguster une langoustine grillée. C'est la spécialité de la région. Un régal qui se mérite après des heures de route.
Section 3 : Le Nord sauvage et géothermique (Egilsstaðir - Akureyri)
Kilométrage : Environ 300 km.
Tu quittes les fjords pour entrer dans une région volcanique active, l'une des zones géothermiques les plus intenses de la planète.
Points d'intérêt majeurs :
- Dettifoss : La cascade la plus puissante d'Europe. Le grondement s'entend des kilomètres à la ronde. L'eau est boueuse, le débit est monstrueux. Approche-toi sur la rive est (route 864) pour une vue frontale et sentir le sol trembler.
- Mývatn : La "Lac des Moucherons". Une région aux paysages divers et quasi extraterrestres.
- Hverir : Des marmites de boue bouillonnante, des fumeroles qui sifflent, une odeur de soufre omniprésente. On se croirait sur Mars.
- Krafla et Viti : Un volcan et son cratère rempli d'une eau bleu laiteux.
- Grjótagjá : Une grotte avec une source d'eau chaude. Rendue célèbre par Game of Thrones. L'eau peut être trop chaude pour se baigner, vérifie les panneaux.
- Akureyri : La "capitale du Nord". Une ville charmante avec une impressionnante église en béton, un jardin botanique et une vie culturelle animée. C'est le bon endroit pour faire une pause urbaine.
Les pépites secrètes :
- Asbyrgi : Un canyon en forme de fer à cheval, si parfait qu'on le dit forgé par le sabot du cheval d'Odin. Une forêt au fond, un sentiment de paix absolue.
- Húsavík : La capitale islandaise de l'observation des baleines. Les excursions partent du vieux port et les taux d'observation sont exceptionnels.
- La piscine géothermique de Myvatn : L'alternative, moins chère et moins bondée, au Blue Lagoon. L'eau est riche en minéraux, la vue sur le lac est superbe.
Conseil du baroudeur : Achète un pain de seigle "cuit" géothermiquement. Les boulagers le laissent pendant 24h dans la terre chaude près du lac Mývatn. Un goût unique.
Section 4 : Les péninsules de l'Ouest et le retour (Akureyri - Reykjavik)
Kilométrage : Environ 400 km.
La boucle se referme. La côte ouest est plus peuplée, plus historique, mais recèle des paysages spectaculaires.
Points d'intérêt majeurs :
- La péninsule de Snæfellsnes : "L'Islande en miniature". Tout est condensé ici : un glacier (le Snæfellsjökull, point de départ du Voyage au centre de la Terre), des champs de lave, des villages de pêcheurs et des falaises peuplées d'oiseaux.
- Kirkjufell : La "montagne-église", probablement la montagne la plus photographiée d'Islande. Le meilleur angle est depuis la cascade Kirkjufellsfoss.
- Arnastapi : Un village avec de magnifiques formations de lave et des colonies d'oiseaux marins.
- Stykkishólmur : Un port coloré et charmant, point de départ pour des excursions dans le Breiðafjörður.
Les pépites secrètes :
- Rauðfeldsgjá : Une gorge spectaculaire dans la péninsule de Snæfellsnes. Tu peux pénétrer à l'intérieur et marcher dans la rivière, entouré de parois rocheuses hautes de plusieurs dizaines de mètres.
- L'église noire de Búðir : Un petit bâtiment solitaire, tout noir, au milieu d'un champ de lave. Une atmosphère mystique et photogénique.
- Le bain chaud de Guðrúnarlaug : Une piscine géothermique naturelle et historique, restaurée à l'identique. Gratuite et souvent déserte.
Conseil du baroudeur : Avant de rentrer sur Reykjavik, fais un détour par le Blue Lagoon. Oui, c'est cher, touristique, mais c'est une expérience. Réserve des semaines à l'avance. L'eau laiteuse et le masque de silice sont le parfait sas de décompression après ton aventure. Sinon, le Secret Lagoon près de Flúðir est une alternative plus authentique.
Conseils pratiques de survie
- Les vêtements : la technique de l'oignon. Oublie le jean et le coton. Ils mettent une éternité à sécher. Privilégie les couches techniques : une première couche respirante, une polaire et une couche imperméable et coupe-vent (Gore-Tex). Des chaussures de randonnée étanches sont indispensables.
- Les piscines locales : C'est le secret des Islandais. Pour 5-10€, tu as accès à des piscines géothermiques en plein air dans presque chaque ville. C'est le meilleur endroit pour se détendre, rencontrer les locaux et se laver (douche obligatoire et nue avant d'entrer, sois prévenu !).
- L'argent : La carte de crédit est reine partout, même pour de petits montants. Avoir quelques billets en couronnes islandaises (ISK) est utile pour les campings ou les petits stands, mais ce n'est pas essentiel.
- Respect de la nature : C'est une règle d'or. Reste toujours sur les sentiers balisés. Ne jette rien. Ne fais pas tes besoins dans la nature (utilise les toilettes des stations-service ou des campings). La nature islandaise est magnifique mais fragile.
Anecdotes de baroudeur pour finir
- L'histoire du Yoda de cendre : En 2010, l'éruption de l'Eyjafjallajökull a paralysé le trafic aérien européen. Les Islandais, avec un humour noir typique, ont créé des "Yoda" dans les cendres volcaniques qui recouvraient leurs voitures.
- Les elfes, une affaire sérieuse : Près de 50% des Islandais ne nient pas l'existence des "Huldufólk" (le peuple caché). Il n'est pas rare que des projets de construction soient modifiés pour éviter de déranger une pierre ou un rocher réputé habité. Respecte ces croyances, c'est le cœur de l'âme islandaise.
- La bière, une histoire récente : La bière a été interdite en Islande jusqu'en... 1989 ! Le 1er mars est maintenant célébré comme le "Jour de la Bière". Une bonne raison de trinquer dans un pub de Reykjavik.
La Ring Road, ce n'est pas un trajet à cocher. C'est une immersion. Une leçon d'humilité face aux forces de la nature. Tu en reviendras avec des paysages plein les yeux, du vent plein la tête, et une seule envie : y retourner. Bonne route, baroudeur.



