Bienvenue au pied du géant. Bienvenue face au monstre. L’Eiger. Ce nom, prononcé dans les refuges ou au coin d’un feu, ne laisse jamais personne indifférent. Il suscite un mélange de respect, de crainte et d’attirance irrésistible. Avec ses 3 970 mètres d’altitude, ce n’est pas le plus haut des Alpes suisses, mais c’est sans conteste l’un des plus chargés d’histoire, de défis et de mystères.
Sa face nord, cette muraille de 1 800 mètres de calcaire et de glace, est une légende à elle seule. Surnommée « la Mordwand » (le mur de la mort) et non « la Nordwand » par les puristes, elle a écrit certaines des pages les plus glorieuses et les plus tragiques de l’alpinisme. Ce guide n’est pas fait pour les touristes, mais pour les baroudeurs, ceux qui sentent l’appel de la montagne et qui veulent comprendre, approcher, et peut-être un jour, défier le monstre. Accrochez-vous, on part à l’assaut.
L'Histoire de l'Eiger : La Naissance d'une Légende
L’Eiger ne s’est pas imposé comme un mythe en un jour. Son histoire est un roman, tissé de premières audacieuses, d’échecs héroïques et de triomphes qui ont marqué à jamais le monde de la verticalité.
Les Premières Ascensions : Les Pionniers de l'Impossible
Tout commence « tranquillement ». Le 11 août 1858, l’Irlandais Charles Barrington, accompagné des guides suisses Christian Almer et Peter Bohren, atteignent le sommet par l’arête ouest. Une ascension presque « classique » pour l’époque, qui ouvre la voie. Barrington, un homme qui courait les montagnes en espadrilles, avait en fait pour objectif initial le Matterhorn, mais il n'avait pas assez d'argent pour se rendre à Zermatt. Le destin de l’Eiger en a décidé autrement.
Mais la vraie convoitise, le vrai défi, c’était cette face nord, sombre, immense, qui semblait défier les lois de la gravité et du bon sens. Pendant des décennies, elle fut considérée comme absolument impossible. Les premières tentatives sérieuses débutent dans les années 1930, une époque où l’alpinisme devient un enjeu de prestige national, notamment dans l’Allemagne nazie.
Les années 1935-1938 sont le théâtre d’une véritable épopée tragique. Des équipes allemandes et autrichiennes se lancent dans une bataille acharnée contre la paroi, sous les yeux des curés qui, depuis la terrasse de l’hôtel Kleine Scheidegg, suivaient leurs progressions au télescope. Le monde retenait son souffle.
Les Tragédies et les Légendes : Le Prix du Sang
La face nord a exigé un lourd tribut avant de se laisser conquérir. En 1935, deux alpinistes allemands, Karl Mehringer et Max Sedlmeyer, sont pris dans une tempête et meurent de froid et d’épuisement. Leur corps gelé sera retrouvé plus tard dans la « Baie de la Mort ».
L’année 1936 marque les esprits à jamais avec le drame de Toni Kurz et Andreas Hinterstoisser. Ce dernier avait réussi un passage clef, une dalle lisse qui portera son nom. Mais pris dans le mauvais temps, ils tentent de battre en retraite. Hinterstoisser chute et entraîne avec lui deux de ses coéquipiers. Seul Toni Kurz survit, suspendu au milieu de la paroi, seul face au vide.
Pendant des heures, les secours tentent de l’atteindre. Ils sont à quelques mètres, lui tendent une corde, mais le nœud qu’il doit faire est trop gros pour passer dans le mousqueton de sa propre corde, gelée et raidie. Ses derniers mots, devenus mythiques, résonnent encore : « Je n’en peux plus ». Il se laisse mourir, à bout de forces. Son histoire, immortalisée dans le film Nordwand, est un rappel brutal de la froide impartialité de la montagne.
La conquête, enfin, intervient en juillet 1938. Une cordée germano-autrichienne, composée d’Anderl Heckmair, Ludwig Vörg, Heinrich Harrer et Fritz Kasparek, parvient au sommet après quatre jours d’efforts surhumains. Leur réussite est un mélange de talent, de chance et de solidarité. Heckmair, le plus fort techniquement, traçait la voie dans la glace, permettant aux autres de suivre. Leur ascension a ouvert la voie aux « trois grandes » faces nord des Alpes (Eiger, Cervin, Grandes Jorasses).
Pourquoi l'Eiger Fascine-T-Il Autant ?
Au-delà de l’exploit sportif, l’Eiger est une entité vivante. C’est une montagne qui a une âme, une personnalité. Les alpinistes qui l’ont côtoyée parlent d’elle comme d’un être à part entière, capricieux et imprévisible.
Une Cathédrale Minérale : Vue de Grindelwald, la face nord est écrasante. C’est un monde à part, avec ses propres quartiers : le Pillier, la Baie de la Mort, le Rampon, la Traversée des Dieux, l’Épaule… Chaque centimètre carré de cette paroi a une histoire.
Un Baromètre Humain : L’Eiger met à nu les hommes. Il révèle les peurs, les limites, la solidarité et parfois, la folie. Les récits d’ascension sont avant tout des récits humains, des histoires de courage, d’amitié et de survie.
Un Défi Permanent : Aujourd’hui encore, malgré les centaines de voies ouvertes et le matériel high-tech, la face nord de l’Eiger tue. Elle n’est jamais totalement domptée. Elle reste le test ultime pour tout alpiniste qui se respecte.
Préparer son Aventure : Saison, Budget et Conseils de Baroudeur
Tu veux y aller ? Ce n’est pas une décision qui se prend à la légère. Que tu sois là pour randonner, pour skier ou pour t’attaquer à la grande voie, la préparation est la clé.
La Meilleure Saison : Choisir sa Fenêtre
Le monstre a ses humeurs saisonnières. Choisir le bon moment, c’est déjà gagner 50% de la bataille.
- L’Été (Juillet à Septembre) : C’est la fenêtre classique pour l’alpinisme. Les conditions sont généralement les plus stables, les jours sont longs, et la neige est consolidée. C’est la période pour les grandes courses en glace et mixte (rocher et glace). Mais attention, les orages peuvent être violents et soudains. La paroi devient alors un immense toboggan à eau.
- L’Hiver (Décembre à Mars) : L’Eiger se transforme en un paradis pour le ski de pente raide et l’alpinisme hivernal. La face nord est encore plus technique et engagée, réservée aux experts. C’est aussi la saison où le train de la Jungfrau te dépose au cœur d’un paysage immaculé, pour des randonnées à ski inoubliables. Le froid est mordant, les jours sont courts.
- Les Inter-saisons (Printemps et Automne) : À éviter pour les grandes courses. La montagne est en transition : risques d’avalanches élevés au printemps, neige instable, météo très capricieuse. C’est le moment pour les alpinistes de préparer leur physique et leur matériel en attendant l’été.
Le Budget : Le Coût du Défi
Grimper l’Eiger, ou même simplement l’approcher, a un coût. La Suisse n’est pas un pays bon marché, et la haute montagne demande un investissement.
Pour le Randonneur/Amateur :
- Hébergement (2 nuits) : Auberge de jeunesse ou petit hôtel à Grindelwald : 150-250 CHF.
- Nourriture : Prévoir des pic-nics et un restau le soir : 80-120 CHF.
- Transport : Forfaits de trains de montagne (train de la Jungfrau pour Eigergletscher par exemple) : 100-150 CHF.
- Équipement de base (location) : Chaussures, bâtons, sac à dos : 50-80 CHF.
- Budget total estimé pour un week-end : 400 - 600 CHF.
Pour l'Alpiniste Confirmé :
- Hébergement : Nuits en refuge (comme le Stollenloch ou la Mittellegihütte) : 50-80 CHF la nuit.
- Nourriture énergétique : Barres, gels, repas lyophilisés : 100-150 CHF pour une course de 3-4 jours.
- Transport : Idem + éventuellement taxi pour les approches.
- Équipement technique (amorti sur le long terme, mais coût réel) : Crampons, piolets, cordes, baudrier, casque, vêtements techniques haut de gamme : 2 000 à 5 000 CHF.
- Guide de haute montagne (obligatoire si tu n'es pas expert) : Pour la face nord, compter 1 500 à 2 500 CHF pour 2-3 jours.
- Assurance secours en montagne (OBLIGATOIRE) : 50-100 CHF pour la période.
- Budget total pour une tentative sérieuse (sans l'achat du matériel) : 2 000 CHF et plus. C’est le prix du rêve.
Conseils Pratiques : Les Secrets des Locaux
- Acclimate-toi ! Ne monte pas directement de ton bureau à 4 000 mètres. Passe au moins deux ou trois nuits à plus de 2 000 m (par exemple à la Kleine Scheidegg) pour que ton corps s'habitue au manque d'oxygène.
- Sois un météorologue amateur : Ne fais confiance à aucune prévision à plus de 48 heures. Consulte MeteoSwiss et le site de la Jungfrau Region plusieurs fois par jour. Un ciel bleu peut virer au cauchemar en moins d’une heure.
- Apprends à renoncer : C’est la leçon la plus importante. Si la météo se dégrade, si tu ne te sens pas à 100%, si un membre de l’équipe doute, la seule décision intelligente est de faire demi-tour. La montagne sera toujours là.
- Teste ton matériel : Tes nouvelles chaussures ? Tes crampons ? Tout doit être rodé, réglé, vérifié. Une ampoule ou un matériel défaillant à mi-paroi peut être dramatique.
- Parle aux guides : À Grindelwald, les guides locaux sont une mine d’or d’informations. Achète-leur un verre, pose-leur des questions. Leur connaissance intime du monstre est inestimable.
Itinéraires d'Ascension : Du Classique à l'Extrême
Il n’y a pas qu’une seule voie sur l’Eiger. Chaque itinéraire correspond à un niveau, une ambition, une histoire.
L'Arête Mittellegi : L'Élégance et l'Engagement
C’est la voie la plus esthétique et la plus prisée des alpinistes solides. Longue, aérienne, avec une arête tranchante comme un rasoir, elle offre un terrain de jeu extraordinaire.
- Difficulté : AD+ (Assez Difficile). Principalement du rocher, avec quelques passages en glace.
- Départ : La Mittellegihütte, un refuge accroché à la montagne, qui est déjà une aventure en soi pour y accéder.
- Sensations garanties : L’arête finale, suspendue entre le ciel et la terre, est un moment d’une pure magie. C’est de l’alpinisme dans ce qu’il a de plus noble.
La Face Nord : L'Ultime Test
On ne présente plus la Nordwand. C’est la voie Heckmair, l’itinéraire historique de 1938. Même aujourd’hui, avec un matériel moderne, elle représente un engagement total.
- Difficulté : TD+/ED (Très Difficile/Extrêmement Difficile). Mixte, glace, rocher, tout y est.
- Départ : Depuis la gare d’Alpiglen, la marche d’approche dans la forêt est déjà lourde de sens.
- Les passages clés :
- Le Pillier : Le premier grand obstacle.
- La Traversée de la Haleine (Hinterstoisser) : Un passage clé qui engage toute la suite.
- Le Rampon : Une pente de glace à 60°.
- La Traversée des Dieux : Le nom est évocateur. Après les difficultés majeures, cette traversée horizontale vers la sortie est un moment de grâce intense, mais périlleux.
- Temps : Les meilleurs le font en une journée. La plupart des cordées prévoient 2 à 3 jours, avec un ou deux bivouacs sur la paroi. Bivouaquer sur la face nord est une expérience en soi, une nuit suspendu entre les étoiles et les lumières de Grindelwald, loin en contrebas.
D'autres Itinéraires pour Tous les Niveaux
- Voie normale (par l'ouest) : L’itinéraire de la première ascension. Moins technique, mais longue et glaciaire. Un beau classique.
- L'Eiger Run (à ski) : Une descente mythique depuis l’Épaule jusqu’à Grindelwald. Pour skieurs experts uniquement, avec un guide.
Hébergement et Logistique : Ton Camp de Base
Grindelwald est le QG incontournable. Ce village a tout d’un grand, avec une âme de baroudeur. Tu y trouveras des magasins d’équipement spécialisés, des guides, des bars où refaire le monde après une course.
- Pour les petites bourses : Les auberges de jeunesse et les campings. L’ambiance y est internationale et décontractée.
- Pour un confort bien mérité : Des hôtels comme le Spinne ou le Eiger Lodge, avec une vue directe sur le monstre. Rien de tel que de le contempler, un verre à la main, en se remémorant l’ascension ou en préparant la suivante.
- Les refuges : La Mittellegihütte (3 355m) et le Stollenloch (un petit abri situé à 2 840m sur la face nord, utilisé par les alpinistes en course) font partie intégrante de l’aventure. Réserve longtemps à l’avance !
Anecdotes et Secrets du Monstre
L’Eiger est aussi fait de ces petites histoires qui alimentent sa légende.
- L'Eiger Sanction : Le film de Clint Eastwood, tourné en 1975, a utilisé la face nord comme décor pour une histoire d’espionnage. Certaines scènes ont été tournées en paroi, donnant une vision très réaliste (et hollywoodienne) de l’alpinisme.
- Les Cracks de la Vitesse : Aujourd’hui, le défi s’est déplacé vers la vitesse. L’alpiniste suisse Ueli Steck, "The Swiss Machine", a marqué les esprits en gravissant la face nord en 2 heures 22 minutes en 2015. Une performance surhumaine qui a repoussé les limites du possible.
- Le Train de la Jungfrau : Ce train, qui passe à l'intérieur de la montagne, est une prouesse technique. Il permet à tous d’accéder au cœur du massif, à la station d'Eigergletscher, littéralement au pied de la face nord. Prendre ce train est une expérience en soi, une façon unique de "lire" la paroi de l’intérieur.
- Les "Eiger Birds" : Dans les années 30, des femmes riches et oisives venaient à Kleine Scheidegg pour suivre les ascensions au télescope et flirter avec les alpinistes de passage. Elles étaient surnommées les "Eiger Birds".
Conclusion : Le Respect avant Tout
L’Eiger n’est pas un trophée à chasser. C’est un partenaire d’exception, un maître exigeant. Que tu sois un randonneur émerveillé par sa silhouette, un skieur cherchant la pente parfaite ou un alpiniste visant son grand œuvre, approche-le avec humilité.
Le monstre a vu passer les plus grands, il a englouti les plus audacieux et a récompensé les plus patients. Son défi n’est pas seulement physique ou technique ; il est mental et spirituel. Alors, prépare-toi bien, équipe-toi solidement, et quand tu seras prêt, lance-toi. L’aventure t’attend sur ses pentes. Bonne chance, baroudeur.



