Salut à toi, baroudeur en quête d’horizons brûlants !
Si tu lis ces lignes, c’est que l’idée de poser tes godasses sur une terre où la croûte terrestre craque, fume et gronde te titille sérieusement. Le Kamtchatka. Juste le nom fait voyager. Cette péninsule de l’Extrême-Orient russe, grande comme la France mais peuplée de seulement 300 000 âmes (et d’autant d’ours bruns), est l’un des derniers grands espaces sauvages de notre planète.
Ici, pas de sentiers balisés à la française, ni de refuges douillets. Juste une ligne de volcans enneigés qui déchirent l’horizon, des vallées désertes où rôdent les prédateurs, et une sensation d’être minuscule face aux forces primordiales de la Terre. J’y ai posé mon sac pour un trek de 12 jours en autonomie quasi-complète, au cœur du parc naturel de Nalychevo et du groupe volcanique de Karymsky. Accroche-toi, je vais tout te balancer : le bon, le dur, le vrai, les chiffres et les frissons.
Pourquoi le Kamtchatka ? Le choc des éléments
Imagine. Plus de 300 volcans, dont 29 en activité constante. Des geysers, des sources chaudes, une faune incroyable et une absence totale de réseau téléphonique. Le Kamtchatka, c’est le genre d’endroit qui vous remet à votre place. Vite.
Mon déclic ? Une photo du volcan Karymsky crachant un panache de cendres dans un ciel d’encre. J’en avais marre des treks aseptisés. Je voulais du sauvage, du brut, du imprévisible. Le Kamtchatka répond à toutes ces exigences, et bien au-delà.
Quand y aller ? La fenêtre est courte, très courte. De mi-juillet à fin août. Avant, c’est la boue, les rivières infranchissables et les moustiques légendaires. Après, les premières neiges et les journées qui raccourcissent dangereusement. Nous sommes partis le 5 août pour 12 jours. Parfait timing.
Level of difficulty ? Exigeant. Très exigeant. On ne parle pas de randonnée, mais de progression en terrain vierge, avec du dénivelé, des traversées de rivières glacées et une météo capricieuse. Il faut une solide condition physique et une expérience préalable du bivouac en autonomie. Ce n’est pas une promenade de santé.
Préparer l’expédition : logistique, budget et paperasse
Spoiler : ce n’est pas en claquant des doigts. Le Kamtchatka est une région militaire russe, l’accès est contrôlé. Oublie l’improvisation.
La paperasse : le parcours du combattant
Pour trekker dans les parcs naturels (comme Nalychevo ou le volcan Tolbachik), deux options s'offrent à toi :
- Passer par une agence locale. C’est quasi-obligatoire pour les zones les plus reculées. Ils s’occupent des permis, du transport (essentiel !) et peuvent fournir un guide. Pour un groupe de 4, compter 2500 à 3500 € par personne pour un trek de 12 jours avec guide, cuisinier, transport en 6x6 et hélicoptère inclus. C'est le prix pour être "cocooné".
- Faire les démarches soi-même. C’est ce que nous avons choisi, pour l’autonomie et diviser les coûts. Il faut s’y prendre 2 à 3 mois à l’avance.
- Permis de séjour : Obtenu via une agence à Petropavlovsk-Kamchatsky (env. 50€/pers).
- Autorisation du parc : Demande en ligne sur le site des réserves naturelles. Compter 30€/jour/pers en moyenne. Pour Nalychevo, c'était 1000 roubles/jour (environ 12€).
- Lettre d’invitation : Nécessaire pour le visa russe, fournie par l’agence qui gère les permis.
Notre budget pour 4 personnes (12 jours de trek + 3 jours à Petropavlovsk) :
- Vol Paris-Petropavlovsk-Kamchatsky (avec escale à Moscou) : 1450 €
- Visa russe : 85 €
- Permis et agence locale (pour logistique uniquement) : 400 €
- Nuitées et nourriture à Petropavlovsk : 150 €
- Transport aller-retour en 6x6 pour le point de départ du trek : 600 € pour le groupe
- Nourriture et carburant pour le trek (12 jours) : 200 € /pers
- Location matériel technique (raquettes, talkies-walkies) : 100 €
- TOTAL par personne : Environ 2600 €
C’est un budget serré pour de l’autonomie. Avec guide et plus de confort, il faut tabler sur 4000€ minimum.
Le matériel : la vie en dépend
Ton meilleur pote ? Ton réchaud. Le pire ennemi ? L’humidité.
- Tente : Ultra-robuste. Nous avions une Hilleberg Soulo. Il faut résister à des vents violents et des pluies horizontales.
- Sac de couchage : Confort à -10°C minimum. Les nuits sont fraîches, même en août.
- Réchaud : Privilégie l’essence (white gaz). Plus fiable par grand froid que le gaz en cartouche. Nous avions un MSR Whisperlite Universal, un tank.
- Chaussures : Des chaussures de trekking montantes, imperméables ET déjà rodées. Les traversées de rivières sont quotidiennes.
- Filtre à eau : Indispensable. Nous utilisions le Katadyn Befree. L’eau des rivières est pure, mais mieux vaut éviter les mauvaises surprises.
- Talkies-walkies : Pour la progression en groupe dans le brouillard ou la végétation dense. Un must.
- Anti-ours : Bombe au poivre et pétards. On en reparle.
Jour 1-4 : L'immersion dans la vallée de Nalychevo
Le 6x6 nous a lâchés au bout d’une piste défoncée, après 6 heures de trajet depuis Petropavlovsk. Premier contact : un vent coupant et l’odeur du soufre. Nous voilà partis pour 4 jours de traversée de la vallée de Nalychevo, un immense cirque naturel entouré de volcans.
La progression est lente. Pas de sentier, on navigue à la boussole entre les touffes d’herbe (les "toundra") traîtresses, les pierriers instables et les multiples bras de la rivière Nalycheva. Le premier jour, on a mis 5 heures pour faire 8 km. Le moral est bon, mais les chevilles trinquent.
Le choc des rivières glacées. La première traversée sérieuse. L’eau nous arrive mi-cuisses, le courant est fort. La sensation est violente : une morsure de glace qui coupe le souffle. La technique : ne pas hésiter, avancer pieds nus dans les sandales de rivière (ou baskets), en s’appuyant sur des bâtons de trek en triangulation. On rigole moins, là.
Le soir, le camp est installé près des sources chaudes de Zelenovskie. Un bonheur surréaliste : se baigner dans une eau à 40°C en regardant les cimes enneigées des volcans Avachinsky et Koryaksky se teinter de rose. C’est ça, le Kamtchatka : une dureté extrême récompensée par des moments de pure magie.
L’anecdote du jour 3 : Alors qu’on patauge dans une zone marécageuse, un cri étouffé de notre ami Julien. À 20 mètres, une ourse et ses deux oursons déambulent, indifférents à notre présence. Le cœur s’emballe. On recule lentement, on parle fort, on sort la bombe. La famille ours disparaît dans la végétation. Le soulagement est palpable, mais l’adrénaline mettra une heure à redescendre. Ici, on est chez eux.
L'ascension du Karymsky : sur le toit brûlant du Kamtchatka
Objectif du jour : le Karymsky (1486 m). L’un des volcans les plus actifs de la péninsule. Sa particularité ? Il est en éruption strombolienne quasi permanente, crachant des gerbes de lave et de cendres toutes les 5 à 10 minutes.
L’approche se fait sur un champ de lave récent, noir et tranchant comme du verre. Le paysage est lunaire, désolé. L’ascension proprement dite est une épreuve. La pente est raide (35-40°), composée de cendres et de scories dans lesquelles on enfonce jusqu’aux chevilles. Deux pas en avant, un pas en arrière. C’est épuisant.
À mi-parcours, le premier grondement. Sourd, inquiétant. Puis, un sifflement. On lève les yeux : un panache noir s’élève du cratère, projetant des projectiles incandescents. On est à moins de 2 km. La peur se mêle à l’excitation. On accélère la cadence pour atteindre le sommet avant la prochaine salve.
Le sommet. L’odeur de soufre est âcre, piquante. La vue est vertigineuse. D’un côté, le cratère béant, fumant. De l’autre, le lac de la caldeira, d’un bleu laiteux à cause des cendres. Et soudain, une nouvelle explosion, plus proche. Des pierres de la taille d’un ballon de foot retombent à quelques centaines de mètres. C’est le signal de la redescente. Immense, terrifiant, inoubliable.
Infos pratiques Karymsky :
- Dénivelé : +900 m
- Distance aller-retour depuis le camp de base : 8 km
- Durée : 8-10 heures aller-retour
- Difficulté : Très difficile. Terrain instable, dénivelé important, risque volcanique.
- Équipement spécifique : Masque anti-poussière (FFP2), lunettes de protection, casque (recommandé).
Autonomie et survie : les leçons du terrain
Vivre 12 jours en complète autonomie dans ce milieu hostile, c’est une leçon d’humilité permanente.
La nourriture : Du déshydraté, du déshydraté, et encore du déshydraté. On complète avec du fromage à pâte dure, du saucisson, des fruits secs et des barres énergétiques. Le must ? Un repas lyophilisé bien chaud le soir. Le pire ? Se rendre compte qu’on a sous-estimé les rations et devoir serrer la ceinture les 3 derniers jours. On a perdu en moyenne 3 kg chacun.
La gestion de l’eau : Avec le filtre, pas de problème. Mais il faut anticiper. On remplit toutes les gourdes et le réservoir de campement à chaque point d’eau. Une règle : ne jamais passer une nuit sans au moins 3 litres d’eau par personne.
La météo : Elle change en 10 minutes. Un ciel bleu peut virer au blizzard. Notre tenue : système 3 couches (respirante, polaire, coupe-vent imperméable) TOUJOURS dans le sac. Les gants et le bonnet, même en août, nous ont sauvé la mise.
La psychologie : Le mental est l'équipement le plus important. Les journées sont longues, la progression difficile, l’inconfort permanent. Les frictions dans le groupe sont inévitables. La clé ? Communiquer, partager les tâches, et se souvenir, le soir autour du réchaud, de la chance incroyable d’être là, au bout du monde.
Rencontres animales : des ours aux aigles
Le Kamtchatka est un sanctuaire faunique. En plus de notre rencontre avec l’ourse, nous avons croisé :
- Des renards roux, curieux et peu farouches.
- Des colonies de marmotes qui sifflent à notre approche.
- D’immenses aigles royaux planant au-dessus des vallées.
- Des saumons remontant les rivières pour frayer.
La cohabitation avec l’ours est le sujet numéro 1. Les règles d’or :
- Faire du bruit en permanence dans les zones de végétation dense. On parle, on chante, on accroche une clochette à son sac.
- Conserver TOUJOURS la bombe anti-ours et les pétards à portée de main, pas au fond du sac.
- Cuisiner à au moins 100 mètres du campement et suspendre la nourriture dans un arbre, loin des tentes.
- Ne jamais courir en cas de rencontre. On recule face à l’animal, on parle fort, on se fait grand.
Respecter ces règles, c’est respecter l’animal et minimiser les risques à un niveau très faible.
Le retour à la civilisation : le choc inverse
Après 12 jours de silence, de vent et d’efforts, le retour à Petropavlovsk est une claque. Le bruit des voitures, les lumières, les odeurs... C’est violent.
Le premier vrai repas chaud dans un restaurant, une douche interminable, un lit. Des sensations simples qui prennent une saveur incroyable. On a l’impression de revenir de très loin. Et c’est le cas.
Conclusion : l'appel de la terre de feu
Le trek au Kamtchatka n’est pas une destination. C’est une expérience transformative. Ce n’est pas confortable, ce n’est pas facile, et ce n’est pas donné. Mais c’est authentique, brut, et d’une beauté à couper le souffle.
On en revient changé. Avec l’humilité chevillée au corps, la certitude d’être capable de puiser dans ses ressources au-delà de ce qu’on imaginait, et des images plein la tête qui vous hanteront (en bien) pour toujours.
Alors, prêt à répondre à l’appel des volcans ? Prépare ton sac, ton mental, et lance-toi. La terre de feu t’attend.
Pour aller plus loin :
- Agence locale fiable : Kamchatka Wilderness
- Carte indispensable : Cartes topographiques russes au 1:100 000
- Lecture : "Dans les volcans du Kamtchatka" de Sylvain Tesson (pour l’inspiration pure).



