Je me souviens de cette première bouffée d’air comprimé, acre et métallique. Celle qui précède toujours le grand saut dans l’inconnu. Le bateau-bancelle tanguait doucement au large d’Oslob, sur l’île de Cebu, aux Philippines. Autour de moi, l’excitation palpable des autres plongeurs se mêlait au bruit des vagues claquant contre la coque. J’avais nagé avec des raies mantas, croisé des bancs de barracudas, et même frissonné devant des requins de récif. Mais là, c’était différent. J’allais me jeter à l’eau pour un face-à-face avec le plus grand poisson du monde : le requin-baleine.
Ce géant paisible, pouvant dépasser les 12 mètres et les 20 tonnes, hante les rêves de tout baroudeur qui se respecte. Une créature si massive qu’elle défie l’entendement, mais dont on dit qu’elle n’a que douceur et curiosité à offrir. Pourtant, à Oslob, cette rencontre n’est pas tout à fait ce qu’elle semble être. C’est une expérience à la beauté troublante, qui soulève des questions profondes sur le tourisme de masse et notre rapport au sauvage. Accrochez-vous, je vous emmène avec moi pour une plongée dont on ne ressort pas tout à fait indemne.
Oslob : Le contexte troublant d'une rencontre pas si sauvage
Avant de vous parler de mon immersion, il faut poser le décor. Oslob est un petit village de pêcheurs du sud-est de Cebu, qui a vu son destin basculer il y a une quinzaine d’années. Un jour, des pêcheurs locaux se sont rendu compte que des requins-baleines (Butanding, comme on les appelle ici) fréquentaient régulièrement leurs eaux. Plutôt que de les ignorer ou de les chasser – une pratique malheureusement encore répandue ailleurs –, ils ont commencé à les nourrir. De petits crustacés, du plancton, des œufs de poisson. Une symbiose s’est créée.
La nouvelle s’est répandue comme une traînée de poudre. Aujourd’hui, la baie de Tan-awan, à Oslob, est devenue l’un des endroits les plus controversés et les plus populaires au monde pour observer ces géants. On parle de centaines, voire de milliers de visiteurs par jour en haute saison. Le paradoxe est saisissant : d’un côté, une opportunité économique vitale pour une communauté pauvre. De l’autre, une dénaturation profonde du comportement animal et un impact écologique lourd.
En arrivant sur place à 5h30 du matin – conseil de pro : soyez là au lever du soleil pour éviter la cohue –, l’ambiance est celle d’une usine à touristes bien rodée. Des centaines de personnes font la queue devant des guichets, des bateaux se bousculent sur la plage. Ce n’est pas l’expérience sauvage et solitaire que l’on peut imaginer. C’est un spectacle organisé. Cette réalité m’a d’abord glacé le sang. Étais-je devenu ce touriste qui contribue à la dégradation de la nature que je prétends aimer ? La question m’a taraudé tout au long de cette aventure, et elle mérite qu’on s’y attarde.
Le grand saut : Premier face-à-face avec un géant
Après un briefing express – « Ne pas toucher l’animal, garder une distance de 3 mètres, pas de flash » –, nous voilà partis sur notre petite embarcation. Le trajet jusqu’à la zone d’observation ne dure que cinq minutes. Et soudain, je l’ai vu.
La première fois que vous apercevez une forme sombre se dessiner dans les profondeurs turquoises, c’est comme si le temps se suspendait. Puis, la forme grandit, se précise. Ce n’est plus une ombre, c’est une masse. Une présence. Le bateau s’arrête, le moteur coupé. Le guide me fait signe. « Go ! Now ! »
Je bascule en arrière dans l’eau chaude. Un instant de flottement, les bulles qui montent, la vision qui s’éclaircit. Et là, à moins de cinq mètres de moi, il est là.
Je n’étais pas préparé à ça. À la grâce. À la lenteur hypnotique de ses mouvements. Sa bouche, grande comme une porte de garage, grande ouverte pour filtrer l’eau. Sa peau, épaisse, tachetée de blanc comme si on y avait projeté de la peinture. Son œil, petit, noir, profond, qui semble vous regarder droit dans l’âme. Le requin-baleine glissait avec une élégance surréaliste, indifférent à notre agitation de petits humains en combinaison noire.
La sensation est double. D’un côté, une peur primale, atavique. Face à une créature d’une telle démesure, votre cerveau reptilien crie au danger. De l’autre, une sérénité absolue qui émane de l’animal. Il n’y a aucune agressivité, seulement une curiosité tranquille. Il nous a frôlés, passant si près que j’ai pu distinguer les détails de sa peau, les rémoras accrochés à son ventre. J’ai retenu mon souffle, non pas par peur, mais par respect. C’était à la fois terrifiant et d’une beauté à vous couper le souffle. Une expérience qui vous remet à votre place, minuscule grain de poussière dans l’immensité océanique.
C’est une intensité que l’on retrouve dans d’autres face-à-face avec la nature, comme lors d’un trek sauvage au Kamtchatka, où l’on se sent tout aussi humble devant les forces géologiques à l’œuvre.
L'envers du décor : La polémique de l'alimentation
Mais très vite, le rêve se fissure. On remarque les pêcheurs sur leurs petites barques, qui jettent inlassablement des poignées de nourriture – des uyap (crevettes minuscules) – à la surface. Les requins-baleines tournent en rond, la gueule grande ouverte, dans une attente passive. C’est là que le bât blesse.
Cette pratique d’alimentation, ou provisioning, est au cœur d’un débat éthique brûlant.
Les arguments « pour » sont économiques et sociaux :
- Avant 2011, Oslob était un village pauvre parmi d’autres. Aujourd’hui, le tourisme du requin-baleine génère des emplois directs (guichets, guides, garde-côtes, loueurs de masques) et indirects (restaurants, hébergements, transports). Des centaines de familles en vivent.
- Les locaux, qui avaient pour habitude de chasser le requin-baleine, sont maintenant ses premiers protecteurs. Sa présence assure leur survie économique.
Les arguments « contre » sont écologiques et éthiques :
- Modification du comportement : Les requins-baleines sont des migrateurs. Ceux d’Oslob ont changé leurs habitudes, restant sur place toute l’année au lieu de suivre leurs routes naturelles. Cela affecte leur reproduction, leur santé et leur rôle dans l’écosystème.
- Risques de blessures : La concentration de bateaux et de nageurs augmente les risques de collision et de blessures pour les animaux.
- Dépendance alimentaire : Ils deviennent dépendants d’une source de nourriture facile, moins variée et moins nutritive que leur alimentation naturelle (plancton).
- Impact sur la santé : Des études ont montré des niveaux de stress plus élevés et des changements hormonaux chez les requins-baleines fréquentant les sites d’alimentation.
Être témoin de cette scène, c’est être tiraillé en direct. D’un côté, la gratitude de pouvoir vivre un moment si fort. De l’autre, le malaise de participer à un système qui, peut-être, abîme la magie même qui l’a créé. C’est une question qui n’a pas de réponse simple, et tout baroudeur se la doit de se la poser avant de plonger.
Guide pratique du baroudeur : Budget, timing et comment s'y rendre
Maintenant, passons au concret. Si, après avoir pesé le pour et le contre, vous décidez de tenter l’expérience, voici le kit de survie du voyageur averti.
Comment aller à Oslob ?
- Depuis Cebu City : C’est le point de départ le plus courant. Prenez un bus en direction de « Bato via Oslob » au terminal de bus sud (South Bus Terminal). Compter 3h30 à 4h de trajet pour environ 120 km. Le prix du bus est dérisoire : environ 200 PHP (3,50€) en bus ordinaire, un peu plus pour l’air conditionné.
- Depuis Moalboal (l’autre spot de plongée célèbre de Cebu) : Prenez un bus en direction de Bato/Oslob. Compter 2h à 2h30 de trajet.
- Depuis l'île de Bohol : De nombreux ferries relient Tagbilaran (Bohol) à Liloan, tout près d’Oslob. Traversée d’1h30 environ, puis un petit trajet en jeepney ou en tricycle jusqu’à Oslob.
L'expérience sur place : Coûts et organisation
- Ouverture : Tous les jours de 6h00 à 12h30. ARRIVEZ À L’OUVERTURE, impérativement. Après 8h, c’est l’invasion des gros groupes et des cars de touristes.
- Tarifs (à jour pour 2024) :
- Snorkeling (observation en surface) : 500 PHP/pers (environ 9€). Inclut le bateau et le guide.
- Plongée avec bouteilles (Scuba Diving) : 1500 PHP/pers (environ 26€). Inclut l’équipement, le guide et le bateau. C’est l’option que j’ai choisie pour une expérience plus immersive et plus calme (moins de monde).
- Location de matériel : Comptez 100-150 PHP pour un masque et un tuba si vous n’avez pas les vôtres.
- Location de caméra étanche : Environ 500 PHP. Les GoPro sont autorisées.
- Durée dans l'eau : Soyons honnêtes, c’est court. Comptez 30 minutes grand maximum par groupe. C’est régulé pour éviter une surfréquentation, mais ça passe très vite.
Où dormir ? Évitez de loger directement à Tan-awan (le site même), c’est bruyant et sans charme. Préférez :
- Oslob town proper : Plus d’options de restaurants et une petite ambiance.
- Les guesthouses le long de la côte entre Oslob et Liloan : Souvent avec une vue magnifique et un accès direct à la mer. Comptez 1000-2500 PHP/nuit (17-43€) pour une chambre correcte.
Budget total pour 2 jours sur place (hors vol international) :
- Transport (bus depuis Cebu City A/R) : 400 PHP
- Nuit en guesthouse : 1500 PHP
- Plongée avec bouteilles : 1500 PHP
- Nourriture (petits restos locaux) : 800 PHP pour 2 jours
- Divers (eau, snacks) : 200 PHP
- TOTAL : Environ 4400 PHP (77€) pour une expérience inoubliable.
Les alternatives éthiques à Oslob
Si l’aspect « zoo marin » d’Oslob vous rebute, sachez qu’il existe d’autres endroits aux Philippines et dans le monde pour observer les requins-baleines de manière plus naturelle. La chance d’apercevoir un animal sauvage dans son élément, sans interaction humaine, est une récompense bien plus grande. C’est la différence entre voir un lion dans une réserve et le voir chasser dans le Serengeti.
- Donsol, aux Philippines : C’était LA destination originale pour les requins-baleines avant Oslob. Ici, pas de nourrissage. On part en bateau à leur recherche, et si on en voit, on peut nager avec eux, brièvement, sans les perturber. C’est beaucoup moins garanti, mais l’expérience est 100% éthique et bien plus authentique.
- Leyte du Sud : Une autre alternative philippine émergente, avec des observations saisonnières et non provoquées.
- Cenderawasih Bay, en Indonésie : Un spot incroyable où les requins-baleines viennent se nourrir naturellement autour des filets des bagans (plateformes de pêche). L’interaction est minimale.
- Ningaloo Reef, en Australie : L’un des meilleurs spots au monde pour une rencontre éthique. Strictement régulé, pas de nourrissage, et une expérience basée sur le respect total de l’animal.
Ces aventures, où l’on cherche à approcher le sauvage sans l’apprivoiser, demandent plus de patience et d’humilité. Elles s’apparentent à la philosophie des expéditions aux pôles, où l’on est un invité dans un royaume de glace qui nous survivra.
Au-delà du requin-baleine : Que faire d'autre à Cebu ?
Ne faites pas l’erreur de venir à Cebu uniquement pour les requins-baleines. L’île est un joyau d’aventures en tous genres. Si vous êtes un baroudeur dans l’âme, voici votre checklist :
- Les chutes de Kawasan et le Canyoning à Badian : À seulement 30 minutes d’Oslob, c’est LE spot de canyoning le plus célèbre des Philippines. Saut de falaises, toboggans naturels et eaux turquoises dans une jungle luxuriante. Une journée d’adrénaline pure. Pour les amateurs, c’est un must, au même titre que les plus beaux spots de canyoning à travers le globe.
- Moalboal et les sardines run : Au large de Panagsama Beach, assistez au ballet hypnotique de millions de sardines formant un immense mur mouvant qui obscurcit le ciel. On peut y plonger ou simplement snorkeler. Un spectacle naturel gratuit et absolument époustouflant.
- Les collines chocolat de Bohol (île voisine) : Prenez le ferry pour Bohol et découvrez ces célèbres collines en forme de cônes parfaites. Un paysage unique, presque extraterrestre.
- Plongée avec les requins à Malapascua : Au nord de Cebu, l’île de Malapascua est le seul endroit au monde où vous pouvez plonger régulièrement avec le requin-renard, un animal élégant et rare. Une autre forme de plongée avec les requins, bien loin du spectacle d’Oslob, dans un cadre sauvage et préservé.
Conclusion : Une expérience à vivre... en conscience
Alors, plongée avec les requins-baleines à Oslob, pour ou contre ?
En sortant de l’eau ce jour-là, le cœur battant la chamade et l’esprit en ébullition, je n’avais pas de réponse tranchée. Je n’en ai toujours pas. Ce que je sais, c’est que le regard de ce géant m’a marqué à jamais. C’est une image qui vous suit, une empreinte indélébile.
Oslob, c’est une expérience paradoxale. C’est la beauté brute d’une rencontre avec un titan des mers, souillée par le côté obscur du tourisme de masse. C’est la garantie d’un spectacle, au détriment peut-être de l’authenticité.
Mon conseil de baroudeur ? Si vous décidez d’y aller, faites-le en conscience.
- Choisissez la plongée bouteille plutôt que le snorkeling pour une expérience plus calme et respectueuse.
- Respectez scrupuleusement les consignes : pas de toucher, pas de crème solaire (elle les tue à petit feu), pas de flash.
- Soyez un voyageur, pas un touriste. Prenez le temps de discuter avec les locaux, de comprendre leur réalité. Votre argent contribue à leur vie.
- Compensez. Envisagez de faire un don à une association de protection des requins-baleines, ou choisissez de prolonger votre voyage par une expérience plus éthique, comme Donsol.
Cette plongée n’est pas une simple case à cocher sur une liste de rêves. C’est une leçon. Une leçon d’humilité face à la nature, et une leçon de responsabilité face à nos actes de voyageurs. Elle vous confronte à la complexité du monde, où le bien et le mal sont rarement noir ou blanc, mais dans un immense camaïeu de gris, aussi vaste et mystérieux que l’océan lui-même.
Et ça, c’est peut-être le plus grand enseignement de tous. Le vrai voyage n’est pas seulement de voir de nouvelles choses, mais de regarder le monde, et soi-même, avec des yeux nouveaux.



